Cet article est une graine de philia, son sujet touche à la philosophie.
Perception et engagement
Au travers de cette article, nous allons essayer d’éclairer notre compréhension de l’acte d’engagement, comprendre la signification d’être engagé dans le contexte particulier de la société moderne. La thèse ici défendue sera que dans notre société, l’acte d’engagement doit être compris avant tout comme quelque chose venant structurer notre accès à la connaissance, notre manière de percevoir la connaissance. Ici, c’est avant tout la légitimité du philosophe à porter un regard démiellant sur notre société que nous cherchons à exposer.
L’acte perceptif, composé notamment de la vue, est une idée qui ne semble pas poser de problèmes en soi. Par exemple, savoir ce que je peux voir et ce je ne vois apparait comme une intuition première. Je vois ce qui est devant moi, et je ne vois pas ce qui est en dehors de ma vue. L’acte perceptif réunit donc l’ensemble des sens qui nous relient au monde, et de la forme de ces sens semble dépendre notre type de rapport au monde. Ainsi, si je suis aveugle, je ne suis plus relié à l’environnement par la vue mais j’y reste connecté par mes autres sens. Notre rapport au monde semble donc être proprement déterminé par notre condition biologique. Nos sens sont ce qui détermine notre perception du monde, et seule une variation des sens peut faire varier notre perception du monde.
Pourtant, quand il s’agit de comprendre et donner sens à ce que nous voyons du monde, une vision purement biologique de notre perception est rapidement limitée. Comment puis-je voir avec autant de clarté des événements auxquels je n’ai pas directement assistés ? Comment autant de monde peut décrire une finale de coupe du monde avec un niveau émotionnel fort, sans pourtant avoir été présent ? Le couple caméra/télévision, historiquement, est ce qui parmi, entre autre, une évolution de la portée de nos sens. Par l’apparition de ce couple, mon sens s’améliore autant qu’il change de nature. Il s’améliore car ma perception est en mesure de se projeter dans toujours plus de lieux. Mais elle se détériore également en deux sens. Qualitativement, voir un match à la télévision n’est pas de la même nature qu’y assister, une étude philosophique approfondie détaillant cette modification peut être intéressante à développer. Mais également, cela fait pénétrer une dimension politique dans mon champ perceptif.
En effet, par l’apparition de la caméra, ma vue n’est plus simplement ce que mon oeil peut voir et ses limites ; mais cela devient ce que la caméra peut voir, ce que la caméra peut atteindre et ce qui nous est montré. Alors qu’auparavant je ne percevais que ce qui directement m’entourait, l’évolution de la société fait que je peux maintenant projeter mes sens vers d’autres pays notamment dans lesquels je ne suis pourtant pas physiquement présent. Ici, la philosophie intervient pour dessiner les nouvelles limites de mon champ perceptif.
Pour reprendre un événement d’actualité, la récente explosion au port de Beyrouth au Liban est une parfaite représentation des nouvelles limites de notre perception. En effet, notre regard ne s’est projeté sur ce pays qu’à partir du moment où la caméra avait quelque chose à saisir de ce pays, une image courte unanime et choc. Pourtant, la situation de ce pays est depuis longtemps alarmante sans que ces informations ne parviennent avec autant d’efficacité dans le champ perceptif de tous. Le pays traverse depuis un certain temps une grave crise de l’endettement au point de se déclarer inapte à rembourser ses emprunts, une crise majeure de l’immigration avec 1,5 million de réfugiés syriens pour un pays de moins de 7 millions d’habitants, ainsi qu’une crise politique majeure. Ces trois situations représentent des points individuellement au moins aussi importants que la récente explosion, mais ils ne sont pas parvenus à capter le regard. La même situation se produit actuellement dans certains pays comme la Somalie ou le Yémen, où la situation et si dangereuse que la caméra ne peut s’y insérer, si bien que nous ne percevons pas la situation qui s’y produit.
Mais alors comment pouvons-nous penser l’acte d’engagement au travers de la perception ? Premièrement, nous nous rendons compte que les situations les plus directement perceptibles sont celles qui attirent le plus d’engagement. Pour penser le concept d’engagement au travers de l’acte perceptif, nous pouvons décrire l’engagement comme étant l’acte de rendre perceptible une chose à autrui. Le rôle d’une association, du point de vue de la perception, est de mettre une lumière une cause méconnue. Ce fait s’observe notamment au travers de la publicité autour des actes féminicides qui étaient, avant l’action des associations, passés sous silence. Sur les réseaux sociaux, les associations renforcent cet acte d’éclairage sur une situation en formant du contenu partageable. Ainsi, ceux qui partagent un regard sur un événement se placent en relai de l’information et effectuent à ce titre un acte d’engagement, ils rendent visible à leur communauté propre une situation qu’ils ne voyaient pas précédemment.
Mais l’acte d’engagement qui relaye l’information n’est pas un acte d’engagement complet, pire, l’acte de relai devient dangereux lorsqu’il se confond avec un acte d’engagement. L’acte de relai rend visible pour autrui, certes, mais il rend visible quelque chose qui était déjà visible pour lui-même. Ainsi, s’il augmente la perception d’autrui, il fait stagner sa propre perception. L’acte de relai ne devient un acte d’engagement que lorsqu’un effort est réalisé pour acquérir de nouvelles connaissances sur ce qui nous est pas directement rendu perceptible. En d’autres termes, partager un post qui sensibilise à l’explosion au Liban est un acte de relai, être antérieurement déjà informé sur la situation difficile du Liban au travers de recherches est un acte d’engagement. L’acte de relai contribue même à renforcer l’influence de la société sur la perception, car en pensant avoir réalisé un acte d’engagement, je cesse de chercher à percevoir ce qui m’était directement montré et par la j’accentue l’ombre porté sur certaines situations difficilement perceptibles comme le Sud Soudan, l’Érythrée ou le Yémen etc.
Au même titre, relayer une information ne signifie pas que l’information est acquise pour nous-même. Partager un post sur l’hyper-sensibilité ne fait pas de nous un être capable de se comporter de façon appropriée avec quelqu’un d’hypersensible. Le danger apparait quand je pense avoir développé une connaissance suffisante de la situation sans qu’elle le soit en réalité. Lors d’une situation de partage de connaissance, il faut parvenir à cet équilibre difficile entre l’humilité sur sa propre connaissance et l’affirmation de ces mêmes connaissances.
Article rédigé par Maxime Faure, Septembre 2020