Ressources du café-philo
Nouvel espace et norme depuis le confinement
Emma Penichout et Maxime Faure
Si l’on se concentre purement et simplement sur le terme d’obligation, on peut dire qu’en aucun cas le décret obligeant à être confiné ou encore obligeant le port du masque me fait perdre ma liberté puisque l’obligation présuppose la liberté. Mais pourquoi l’obligation présuppose-t-elle ma liberté ? Pour bien comprendre cette théorie, il est nécessaire pour commencer d’établir une distinction entre « contrainte » et « obligation. »
Aristote, philosophe de l’Antiquité écrit l’Ethique à Nicomaque » III, 1-2 : « On admet d’ordinaire qu’un acte est involontaire quand il est fait sous la contrainte. (…) Est fait par contrainte tout ce qui son principe hors de nous, c’est-à-dire un principe dans lequel on ne relève aucun concours de l’agent (…) : si, par exemple, on est emporté quelque part, soit par le vent, soit pas les gens qui vous tiennent en leur pouvoir. »
En d’autres termes, selon Aristote, on est contraint par tout ce qui nous arrive indépendamment de notre volonté, par tout ce qui nous atteint sans que nous l’ayons choisi. Ainsi, le vent qui me pousse à me déplacer vers la droite alors que je ne voulais pas me déplacer à droite est une contrainte. La contrainte est quelque chose de nécessaire. Elle ne peut pas ne pas être, ne pas se réaliser. Donc certes, je n’ai pas choisi en tant que citoyen de voter les décrets liés à l’épidémie. Car si on analyse l’étymologie du mot « décret », il vient du latin « decretum », issu du participe passé du verbe « decernere » qui a donné en français « décider. » Le décret est une sentence, une décision, mais ça n’est pas ma décision. C’est une décision du Président de la République, du pouvoir exécutif. On pourrait alors dire que je suis contraint par ces décrets puisque qu’ils ne sont pas de l’ordre de la volonté de ma propre personne, en supposant par exemple que je ne sois pas d’accord avec ces décisions. Pour autant, dans les faits, on peut constater que ces décrets n’agissent pas sur moi de la même manière que le vent qui me pousse à me décaler sur la droite ; dans les faits, les policiers ne me courent pas après pour m’arrêter et me mettre de force le masque sur mon visage, ou me raccompagne jusqu’à ma porte si je suis sortie plus d’une heure. En d’autres termes, quand bien même les décisions légales m’obligeant à porter le masque ou me confiner ne m’appartient pas, et qu’elles ne sont pas de l’ordre de ma volonté, j’ai toujours le choix de décider de respecter ou non ces décrets, de porter le masque ou de ne pas le porter, de me confiner ou de ne pas me confiner.
Depuis le confinement, nous observons un profonde modification de la séparation entre espace privé, espace publique et espace de l’université. Si tous se fondaient sur les notions de temps et d’espace, précédemment l’espace dominait le temps alors que le depuis le confinement le temps domine l’espace. En effet, précédemment l’espace privé était un espace clos et sur lequel j’exerçais le contrôle, l’espace publique est un espace dans lequel je décide de me rendre, de même pour l’université ; et le passage d’un espace à un autre état permis par le temps. Ainsi, la première partie de ma journée se déroule au sein de mon domicile, je me déplace ensuite vers l‘université en passant par la rue, et dans chacun de ces espaces je me soumet à un régime de règles différent. Mais depuis le confinement, ma manière d’agir n’est plus liée à l’espace mais bien au temps, car l’espace de l’université s’invite immédiatement au sein de mon appartement, depuis le même lieu qui m’est personnel ce qui sépare ma personne privé de ma personne étudiant n’est rien d’autre que l’horloge.
Néanmoins, l’invasion de l’espace privé par le regard de l’université n’est que limité. D’abord, parce que cette invasion est consentie et que je peux à tout moment stopper le regard en atteignant ma caméra, pouvoir dont je dispose mais que l’enseignement (communément appelé pouvoir) ne dispose pas. De plus, cette invasion est limité au champs de vision de ma caméra, créent une situation ambiguë où le regard saisissant une partie d’interdit oublie que la majorité de ce qu’il y a voir lui échappe, pour confirmer cela il suffit de voir que les individus se contentent d’être convenablement présentable qu’en ce qui concerne le haut leur corps, le bas de le corps étant convenablement installé dans un pyjama. Enfin, nous pouvons également limiter l’infiltration de ce regard par la possibilité de mettre des filtres à notre caméra. En somme, nous nous rendons compte que notre vie ne se structure plus selon des espaces séparés par des temps mais par des temps séparées depuis un même espace, mais que cela n’implique par une intervention forte du pouvoir au sein de notre espace car c’est avant tout le pouvoir qui se rend visible à ceux qu’il doit normalement observer.
Avec Foucault, nous pouvons nous rendre compte que dans la gestion d’une maladie, le pouvoir investit toujours quelque chose d’autre que la maladie elle-même. Plus fondamentalement, il y définit son exercice de manière idéale comme contrôlant absolument toutes les couches de la société, c’est-à-dire toute la population. Cela, il le met en exergue dans son analyse de la gestion de la peste par les pouvoirs de l’époque :
Michel Foucault, Surveiller et punir, p. 230-232. : « Cet espace clos, découpé, surveillé en tous ses points, où les individus sont insérés en une place fixe, où les moindres mouvements sont contrôlés, où tous les évènements sont enregistrés, où un travail ininterrompu d’écriture relie le centre et la périphérie, où le pouvoir s’exerce sans partage, selon une figure hiérarchique continue, où chaque individu est constamment repéré, examiné et distribué entre les vivants, les malades et les morts - tout cela constitue un modèle compact du dispositif disciplinaire. (…) La ville pestiférée, toute traversée de hiérarchie, de surveillance, de regard, d’écriture, la ville immobilisée dans le fonctionnement d’un pouvoir extensif qui porte de façon distincte sur tous les corps individuels - c’est l’utopie de la cité parfaitement gouvernée. La peste (celle du moins qui reste à l’état de prévision), c’est l’épreuve au cours de laquelle on peut définir idéalement l’exercice du pouvoir disciplinaire. Pour faire fonctionner selon la pure théorie les droits et les lois, les juristes se mettaient imaginairement dans l’état de nature ; pour voir fonctionner les disciplines parfaites, les gouvernants rêvaient de l’état de peste. »
Michel Foucault se servit de cette image pour introduire l’idée d’un modèle disciplinaire et une technique de pouvoir spécifique, en définissant un « rêve politique de la peste » que l’on pourrait facilement transposer en « rêve politique du covid ». L’idée de Foucault est que, l’une des transformations de la société dû à l’avènement de l’âge classique (environ au XVIIIe siècle), est que le corps n’est plus l’objet premier de la répression pénale (comme par exemple les châtiments corporels sur les prisonniers dû au droit de vie et de mort d’un souverain). La répression a changé d’objet en ne s’appliquant désormais plus qu’à l’âme c’est-à-dire à l’ensemble de la volonté, des intentions, des pensées, des dispositions et du comportement du criminel. Ce que Foucault appelle « pouvoir disciplinaire » est donc le pouvoir en tant que contrôle de la vie humaine dans ses moindres détails qui s’organise dans les écoles, les casernes et les hôpitaux. Elles charrient avec elles un ensemble de prescriptions, de savoirs et d’habitudes qui assujettissent les individus.
C’est à l’occasion de cette découverte du corps comme cible de la politique que Foucault construit un nouveau concept philosophique de pouvoir : alors que traditionnellement en philosophie le concept de pouvoir désigne ou bien une quantité de force que l’on possède (par ex : pouvoir militaire), ou bien désigne une position que l’on occupe par privilège (pouvoir nobiliaire) ou encore par la légitimité tirée de l’élection (pouvoir politique), Foucault récuse cette définition du pouvoir comme propriété, et le conçoit plutôt comme un exercice qu’il exprime à travers son concept de « pouvoir-savoir » : le pouvoir est toujours une relation de quelqu’un qui exerce le pouvoir sur quelqu’un d’autre par un savoir d’actions spécifiques, de manœuvres, de tactiques, de techniques, de fonctionnements.
En ce sens, Foucault en vient à refuser de penser le pouvoir sous le modèle de la loi c’est-à-dire du modèle négatif de l’interdiction : le pouvoir n’empêche pas ceux sur lesquels il s’exerce de faire telle ou telle chose, il est au contraire positif en ce sens qu’il leur fait faire telle ou telle chose en normalisant un comportement. En d’autres termes, concernant le port du masque, nous ne sommes pas empêché de sortir sans, mais nous avons été en quelque sorte conditionné à le mettre, et cela par le processus de normalisation du comportement. L’acte de porter le masque ne peut pas être volontaire, il est contraint. Ainsi, contrairement à Rousseau qui fondait le corps social sur l’universalité des volontés des citoyens exprimé au travers des lois, comme nous le disait Claire, Foucault à l’inverse le fonde sur la matérialité que le pouvoir à sur les corps mêmes des individus, supprimant le concept de volonté, et donc l’idée de comportement libre, car la norme traverse les corps et les affectent de sorte qu’ils peuvent, dans leur conduite, reproduire les mécanismes qui concourent à leur propre domination et obliger les autres à les adopter aussi par ce qu’on pourrait appeler aujourd’hui « une pression sociale », et que Foucault définit lui-même comme une « surveillance hiérarchique », surveillance que nous avons vécu et vivons encore comme par exemple lorsque certains dénonçaient leurs voisins qui sortaient trop de fois durant le confinement, ou alors le fait d’être dévisagé par tout le monde lorsqu’on sort sans masque, comme si nous étions des criminels, alors même que parfois il s’agit d’un acte involontaire, d’un oubli. C’est donc dans cette articulation entre des savoirs médicaux et du pouvoir que se matérialise la surveillance, le dressage, et la correction des âmes, et ce processus de savoir-pouvoir ne s’adresse pas, comme nous le constatons durant cette crise sanitaire, uniquement aux criminels, mais à différents groupes, voire même toute la population. Aussi, l’expression « Tu n’as pas d’âme » ne signifie pas pour Foucault un fond de bons sentiments dont la personne serait dénuée au fond d’elle-même, mais plutôt le manque de savoir à travers lequel nous nous rapportons à nous-mêmes et qui est l’effet des techniques de pouvoir qui ont contribué à façonner notre identité.
Ainsi, que ce soit l’articulation du politique et du médical, la question de la surveillance, ou encore celle de l’instrumentalisation des arguments médicaux pour des mesures de gestion de la population, toutes ces questions représentent le moment biopolitique extrême conceptualisé par Foucault. La « biopolitique » étant la nouvelle forme de souveraineté qui n’est plus légitimée sur le droit de donner la mort mais sur la gestion de la vie, domaine maîtriser par les médecins, qui en toute logique, deviennent les plus légitimes à prendre le pouvoir. (nous pouvons citer ici le professeur Raoult, qui dans son rejet des médias et des politiques qu’il considérait comme incompétent pour gérer cette crise, prônait un déplacement du pouvoir pour le donner aux médecins, eux compétant). Il s’agit donc d’un nouvel art de gouverner à travers le dressage des corps et à travers la normalisation de certains comportements considéré arbitrairement comme seule bonne une manière de vivre. En cela, le masque est un objet pleinement biopolitique. Et les rares endroits où les règles n’étaient pas appliquées, comme en montagne lorsque des alpinistes sortaient faire des randonnées ou de l’escalade pendant le confinement, ou bien les foyers, les bars la nuit, les fêtes entres amis en ce qui concerne le port du masque, sont les endroits où le pouvoir n’arrivait pas à s’infiltrer.